EARL Pestre-Giraux dans la Marne : arbres, truffes et semis direct en pleine Champagne crayeuse

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Dans la Marne, certaines fermes donnent l’impression de changer de visage à chaque saison. Chez Francis Pestre et Isabelle, à l’EARL Pestre-Giraux, ce n’est pas un effet de mode. C’est une ligne de conduite. Ici, tout tourne autour d’une idée simple et puissante : redonner de la vie au sol.

Une ferme marnaise où le sol passe avant tout

L’exploitation s’étend sur 240 hectares entre la Champagne crayeuse et la vallée de la Marne. D’un côté, des sols de craie. De l’autre, des terres argilo-limoneuses plus riches, mais souvent inondées. Ce contraste oblige à réfléchir autrement. Rien n’est laissé au hasard.

Francis Pestre le dit clairement. Il ne veut pas faire plusieurs choses en même temps pour s’éparpiller. Il veut avancer sur tous les fronts avec un seul but : l’autofertilité des sols. C’est ambitieux. C’est aussi ce qui rend son parcours si intéressant.

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Le semis direct comme point de bascule

Tout a vraiment changé au milieu des années 1990. À cette époque, Francis travaille encore avec la charrue. Puis un déclic arrive. Il s’équipe d’un premier semoir pour semer sans labour. Et il revend la charrue. Un geste fort, presque symbolique.

La transition n’a pas été simple. Pendant plusieurs années, le regard des autres pèse lourd. Pourtant, il tient bon. Son père l’a même encouragé dans cette voie, car semer sans labour n’était pas totalement nouveau dans la famille. Mais à cette échelle, c’était une vraie rupture.

Aujourd’hui, Francis sème en semis direct toutes ses cultures et intercultures, sauf la betterave. Ce choix lui fait gagner du temps, mais surtout il protège la structure du sol. Et sur une ferme aussi diversifiée, ce gain de temps change tout.

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Des arbres, des truffes et une autre manière de voir la ferme

Il y a cinq ans, Francis et Isabelle ont ajouté une nouvelle pièce au puzzle : la truffière. Sur de petites parcelles devenues moins rentables à cause des zones de non-traitement, ils ont planté des arbres truffiers. Là encore, le végétal prend la place d’un système plus classique.

Ce n’est pas seulement un projet économique. C’est aussi une passion. Isabelle s’est même engagée dans la filière truffe dans la Marne. Et cette activité renforce encore le lien de la famille avec le vivant, les racines, les champignons, la vie cachée sous terre.

Une mosaïque de cultures pour garder le sol couvert

Francis cultive entre 16 et 22 cultures, en comptant les annuelles, les pérennes, les dérobées et les intercultures. Il parle de ses rotations avec beaucoup de liberté. Elles ne sont jamais figées. Elles s’adaptent aux besoins du sol et aux contraintes de chaque parcelle.

Chez lui, le sol n’est presque jamais nu. Il utilise des biomax, des couverts relais, de la luzerne, du trèfle blanc nain ou encore du sarrasin en dérobée. Même le colza, qu’il avait délaissé pendant plusieurs années, est revenu dans les champs. Mais pas seul. Il est semé avec de la féverole, du tournesol, du pois fourrager, du sarrasin, du fenugrec et du trèfle blanc nain à raison de 3 kilos par hectare.

Le résultat l’a surpris lui-même. Après récolte du colza, le trèfle a explosé. Puis le blé est venu derrière, avec un simple roulage et un passage de glyphosate. Jamais de broyeur. Pour lui, rouler vaut mieux que broyer. Cela protège mieux la couverture et limite les à-coups pour la culture suivante.

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Limiter les intrants en jouant sur les dates et les mélanges

Francis ne cherche pas à tout faire disparaître. Il cherche à mieux gérer. Par exemple, il adapte ses dates de semis pour éviter les périodes où les limaces sont les plus actives. Elles aiment les jeunes plants au stade cotylédon. Donc, il place certaines cultures en dehors des pics de risque.

Pour le colza, il sème tôt, dès le mois d’août. Ce choix lui a déjà permis d’atteindre 34 quintaux par hectare en colza associé, sans herbicides, sans insecticides et sans fongicides. Ce n’est pas anodin. C’est même très rare.

Il utilise aussi des extraits fermentés de plantes, comme l’ortie, la consoude ou la prêle. Et il observe beaucoup les auxiliaires. S’il voit des pucerons, il ne s’alarme pas tout de suite. Il se demande aussi si les coccinelles ne sont pas déjà là. Cette façon de voir demande un peu de recul. Mais elle change beaucoup de choses.

Favoriser les auxiliaires plutôt que courir après les problèmes

Dans ses haies, Francis garde certaines essences, comme le sureau. Ce n’est pas un détail. Le sureau héberge des pucerons qui attirent des prédateurs, comme les syrphes. Et ces mêmes syrphes vont ensuite manger les pucerons sur les céréales. C’est une logique simple, mais très fine.

Il a aussi tenté de semer certains couverts à la volée. Le verdict est net : ça marche parfois, mais pas assez souvent. Pour lui, rien ne vaut un vrai semis au semoir, juste après la moisson, idéalement dans les trois jours. Là encore, il s’appuie sur l’humidité du sol et sur la précision du geste.

Du matériel pensé pour préserver la terre

Avec son frère, Francis a investi dans un semoir tchèque Bednar de 6 mètres. Il l’aime pour sa polyvalence. Les disques passent partout. Les deux trémies permettent d’apporter un engrais localisé dès le semis. Et les deux rampes de semis à des profondeurs différentes offrent plus de souplesse.

Il envisage même d’aller plus loin. Semer du tournesol avec cet outil. Peut-être aussi du maïs avec de la féverole. On sent chez lui cette envie permanente de tester, d’ajuster, de comprendre. Pas pour faire compliqué. Pour faire mieux.

Un système qui protège aussi l’avenir familial

Au fond, cette stratégie ne vise pas seulement à améliorer les rendements. Elle vise aussi à construire quelque chose de durable pour les trois enfants du couple. L’aînée, Lucie, a rejoint l’exploitation il y a deux ans. Elle apporte un regard neuf, notamment sur la communication et les projets.

Elle a porté la certification HVE 3 avec succès. Elle développe aussi l’huilerie de la Baronnerie, avec une presse et de nouvelles plantations de noyers. Là encore, on retrouve la même logique. Diversifier, renforcer, relier les activités entre elles.

Et la ferme va encore plus loin avec les contrats carbone signés depuis trois ans avec Soil Capital. Dès la première année, elle a été stockeuse de carbone. Ce n’est pas seulement un chiffre. C’est un signe. Celui d’une ferme qui essaie de laisser une terre plus vivante derrière elle.

Une ferme en mouvement, mais avec une idée très claire

Francis Pestre aime essayer, observer, corriger. Il sait qu’il a encore des choses à peaufiner, surtout sur les couverts et la fertilisation au semis. Mais il avance avec une cohérence rare. Le végétal remplace peu à peu la ferraille. Le sol devient le vrai centre de gravité de la ferme.

Et c’est peut-être ça, le plus marquant. Dans cette ferme de Champagne crayeuse, l’innovation ne sert pas à aller plus vite pour aller plus loin. Elle sert à mieux protéger la terre. Une terre qui nourrit, qui stocke, qui relie, et qui prépare l’avenir.

Marine Giraud
Marine Giraud

Je suis journaliste culinaire et critique gastronomique depuis plus de 12 ans. Diplômée de l’Institut Paul Bocuse et passée par les cuisines de bistrots parisiens puis de maisons étoilées à Lyon et Barcelone, j’ai développé une expertise mêlant terroir français et influences voyageuses. J’ai collaboré avec plusieurs guides et magazines spécialisés en gastronomie et art de vivre. Ma spécialité : raconter les assiettes à travers les producteurs, les lieux et les gestes du quotidien à la maison comme au restaurant. J’écris pour partager des repères fiables et donner envie de cuisiner et voyager avec curiosité.

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